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PRESENTATION: AFRICA FOR THE FUTURE

Un demi-siècle après les indépendances saccagées par les anti-indépendantistes le destin d'une « Afrique à inventer » est aussi celui d'une Europe qui après avoir étendu ses frontières physiques et mentales croit qu'elle pourrait un jour les refermer. La proposition africaine à l'Europe est de sortir de l'impasse du projet afro-européen qui est avant tout une impasse des excès du libéralisme, de l'idéologie, du racisme et de l'arbitraire afin de bâtir sur la base des balbutiements que sont la mixité, la diversité, le métissage, le tout-monde, l'intégration... Si l'Afrique peut inspirer le mantisme qui est une conscience écologique universaliste et humaniste de notre planète, le cinéma lui, peut fournir un support « virtuel » pour une action politique réelle dans la société transculturelle et mondialisée du futur.

JEAN-PIERRE BEKOLO OBAMA

Bekolo Obama
Jean-Pierre Bekolo Obama est cinéaste et enseigne le cinéma aux États-Unis. Né au Cameroun, il est révélé à Cannes 1992 avec son film Quartier Mozart qu'il réalise à tout juste 25 ans. Ce film a obtenu de nombreux prix à Locarno, Montréal, Ouagadougou et une nomination aux British Awards aux côtés de Reservoir Dogs de Tarantino. Pour les 100 ans du cinéma, il réalise Le Complot d'Aristote, un film appartenant à une série commandée par le British Film Institute à laquelle ont participé Martin Scorsese, Stephen Frears, Bernardo Bertolucci et Jean-Luc Godard. Il a été professeur à l'University of North Carolina à Chapel Hill, à la Virginia Polytechnic Institute et à Duke University. Il a notamment développé une méthode d'enseignement, Auteur Learning, qu'il expérimente dans les Universités noires des Etats-Unis. Son dernier long métrage, Les Saignantes, a obtenu l’Etalon d'Argent et le prix Meilleures Actrices au Fespaco 2007. Il a réalisé la même année une installation vidéo, Une Africaine dans l’Espace, au Musée du Quai Branly à Paris.


Vidéo Interview N°3 de Jean-Pierre Bekolo Obama sur les indépendances saccagées en Afrique


PREMIERES PAGES

La vieille de mon village
Au commencement, il y a toujours une histoire. Quand je retourne dans mon village, je m’arrête dans chaque maison sur le chemin unique qui traverse tout le village. Le rituel est toujours le même, je descends de la voiture, je salue dans un geste qui consiste d’abord à se donner la poitrine - d’où part le souffle, donc la vie - puis on fait un petit exercice de force pour sentir la solidité des os - la structure, l’ossature de l’autre- question de sentir si l’autre est là ou las; ensuite les bras glissent le long des bras de l’autre et s’arrêtent à chaque fois nerveusement -comme pour prendre la tension, le cœur- pour terminer avec les mains qui se tiennent les unes dans les autres - pour la générosité, on donne avec les mains et on prend avec les mains. Ce voyage physique sur le corps de l’autre est suivi par une histoire, une histoire qui dépasse le temps tout en étant une histoire quotidienne. C’est une vieille femme qui ne tarde pas à me rappeler que les Tsinga que nous sommes sont des hommes extraordinaires qui entreprendront toujours des grandes choses. Ce fut le cas de tous mes ancêtres qu’elle se met à me citer. C’est un tel qui a fait ceci, un tel autre qui a fait cela, pour terminer par mon père qui a non seulement été une autorité dans le pays mais aussi n’a pas oublié les siens en y amenant de l’eau, de l’électricité, la route, s’occupant de tous les problèmes des siens, des deuils aux mariages en passant par les prisonniers. L’histoire se poursuit en me rappelant en quelles circonstances elle a entendu parler de moi la dernière fois. Par la radio. Elle n’hésite pas à évoquer les tracas qu’elle a avec cette radio, les piles, les enfants qui la laissent allumée ou qui changent de fréquence rendant difficile pour elle de capter la station de radio centre pour écouter “bebela ibouk”, l’émission qu’elle adore, en langue locale. Tout d’un coup elle se fâche : “comment se fait-il que ce n’est plus que par la radio que j’entends parler de toi, mon fils.” Elle s’arrête et laisse couler des larmes avant de poursuivre : “je suis contente, je suis contente. Allez-y, faites des grandes choses comme vos ancêtres, faites honneur aux vôtres, tracez la voie, ne soyez pas à un endroit sans qu’on sache qu’un Tsinga est passé par là. Mais… n’oubliez pas. N’oubliez jamais que vous êtes d’ici. Que personne ne vous trompe. Ne vous fiez pas à notre misère, les choses de la terre appartiennent à la terre, nous partirons tous et allons laisser toutes ces richesses qui de toutes les façons appartiennent à celui qui nous a crées.” Cela faisait des années que personne ne m’avait plus parlé comme ça. Je suis bouleversé, ce n’est pas tant l’histoire que sa manière de m’intégrer dans son récit « épique » y incluant ma vie actuelle, le cosmos, les morts, les vivants, la technologie, une Afrique que je n’ai pas connue, une voix millénaire... Je suis « touché », je me sens bizarre. Elle poursuit : “Nous sommes là, comme tu nous vois, quand je vois le jour, je remercie Dieu, quand j’ai quelque chose à manger, je remercie Dieu, nous on ne compte plus, on a fait ce qu’on avait à faire, c’est maintenant à vous de jouer, c’est ce que je n’arrête pas de dire à ta sœur qui était en mariage chez les Bamiléké, elle est revenue avec trois enfants. Il semblerait qu’elle a des problèmes avec son mari et elle en a eu marre. Le mariage est-ce que ça a déjà été une chose facile? Maintenant qu’il y a tous ces enfants qu’est-ce qu’on va faire? L’école, les médicaments, la nourriture, je ne parle pas alors des vêtements. Moi, je suis foutue, où est la force? Où est l’Homme? On est là.” A ce moment, je ne peux m’empêcher de lâcher quelques larmes. Cette vieille vient de remettre en cause tout le sens de ma vie. Qui suis-je ? Que fais-je ici ? Là ? Sur terre ? Je sors pour prendre un peu d’air et j’en profite pour sortir un paquet de la voiture, le plus souvent de la nourriture et je le remets à la vieille qui se confond en remerciements, commençant spontanément une chanson entrecoupée de blagues et de rires. Elle essaye de m’entraîner dans la danse qu’elle entreprend, je me sens d’abord très coincé puis je me libère faisant un pas qui surprend tout le monde dans la pièce, leur rappelant que je suis toujours des leurs. On se quitte sous les bénédictions de la vieille pour aller entrer dans une autre maison et vivre une autre histoire. Je vous épargnerai toutes les histoires entendues dans chaque maison du village. Une fois parti du village, ces histoires ne me quittent plus. Elles me hantent. J’allume la télévision comme pour nettoyer ma tête et je trouve que la télévision n’arrive plus à me parler. Je me demande si cette vieille n’est pas en train de faire de moi un inapte au monde occidental. Je reçois un coup de fil qui me rappelle que je suis cinéaste, c'est à dire quelqu’un qui raconte des histoires, des narratives. Mais cette vieille ne m’a pas seulement raconté une histoire, elle m’a projeté dans le cosmos. Je m’endors en rêvant un jour de pouvoir faire vivre aux autres ce que j’ai vécu avec des images et des sons. En tant que cinéaste, je me demande comment faire des films qui font la même chose. Je m’endors sans trouver de réponse. Et comme ça arrive très souvent dans des cas pareils, je rêve que je suis poursuivi par un bonhomme dénommé Aristote qui voulait me poignarder avec une arme. Je me réveille en sursaut en me disant que j’ai échappé à Aristote et à son arme. Je cherche un lien entre ces deux-là. Aristote et l'arme. Une chose me vient à l’esprit. L'arme est un nouveau média et Aristote a écrit Poétique et Politique. Alors je me dis, la technologie qui a rendu le cinéma possible a permis de matérialiser le rêve. La question que je pose est comment cette technologie pourrait-elle me permettre de transformer l'expérience du cinéma en celle que j’ai vécue avec la vieille ? Le nouveau média me donne-t-il par interactivité ce bras qui me permettrait de renouveler ce geste de salutations avec la vieille ? Quelle différence entre l’utopie et le rêve ici? Une seule. La vieille de mon village est à la fois écrivain, actrice, journaliste, philosophe, poète, historienne, scénariste, mère, politique…


AFRICA FOR THE FUTURE Sortir un nouveau monde du cinéma, Jean-Pierre Bekolo Obama, Editions DAGAN, 2009